« Aujourd'hui, des Gitans et des Maghrébins tiennent le marché »
Gilbert, la cinquantaine, a connu de l'intérieur le milieu et les figures du banditisme lillois dans les années 70. Il se confie sur les règlements de compte de l'époque, et évoque les différences avec les bandes organisées actuelles.
Aujourd'hui, où en est-on dans la région, côté mafias ? Tout a changé. Aujourd'hui, ce sont des Gitans et des Maghrébins qui tiennent le marché, mais on ne peut plus parler de « milieu ». Il y a des Algériens à Tourcoing et Roubaix, des Marocains à Lille-Sud. Ils ne veulent pas travailler ensemble, mais se respectent. Il y a la connection avec le Maroc pour le cannabis, avec la Hollande pour les drogues dures, cocaïne et héroïne. Ces bandes sont discrètes, et blanchissent l'argent dans les commerces de quartier, dans des immeubles. Parfois, ils envoient même l'argent au bled pour accélérer les choses. Aujourd'hui, des Tourquennois, Roubaisiens, Lillois et même Hémois se mettent à investir dans les boîtes et restaurants branchés du Vieux-Lille. Des trafics de stupéfiants ont parfois lieu dans les établissements de nuit eux-mêmes.
En quoi ces bandes diffèrent-elles du « milieu » des années 70 ? Ce n'est vraiment pas la même chose ! Aujourd'hui, un Mohamed Denfer, c'est un type malin, qui a une certaine réputation, des relations, et qui gagne beaucoup d'argent. Quand on parle des Hadjéras, on pense aux millions qui leur ont été confisqués par la Justice. Tout cela n'était pas très discret, et puis, ce n'est plus le même esprit. Il y a beaucoup trop d'argent en jeu. Et pour le banditisme, on voit d'un côté qu'il y a de plus en plus de toxicos ou de petites équipes qui braquent des boulangeries, des pharmacies ou des supérettes. Et de l'autre, ceux qui attaquent des banques ou des convoyeurs de fond. Les rapports avec la police ne sont pas non plus les mêmes. Il y a une hostilité mutuelle qui change aussi la donne.
Les nouveaux visages du grand banditisme.
Après la disparition des mafias du sud qui régnaient dans la région dans les années 70, les nouveaux caïds présentent un visage moins hiérarchisé et plus hétéroclite. Portrait du « milieu » qui se reconstitue dans la région.
« La grosse différence, c'est que les nouveaux parrains sont installés dans des territoires précis, les cités sensibles et surtout celles de l'aglomération Lille, Roubaix et Tourcoing, explique Joël Specque, chef de la division criminelle de la PJ de Lille.
La drogue et l'argent coulent à flot et un "milieu" est en train de se recréer, avec blanchiment d'argent dans des immeubles ou des commerces.
Au lieu de contrôler comme par le passé le proxénétisme ou le milieu de la nuit, les bandes mafieuses se développent aujourd'hui dans des quartiers économiquement en panne et s'appuient sur une véritable omerta d'un côté, et sur une jeunesse désoeuvrée et influençable de l'autre. Ce qui rend délicat le travail de la police et de la Justice, pour qui ces secteurs ressemblent de plus en plus à des zones de non-droit. « Pour aller interpeller des trafiquants dans les quartiers Sud de Lille, explique-t-on à la Section de recherches de gendarmerie de Lille, il faut alerter prélablement la préfecture, on ne rentre plus comme ça. »
Avant, quand un casse était commis ou qu'un fourgon était attaqué, on cernait qui ça pouvait être et on tentait de le coincer. Aujourd'hui, le champ des possibles s'est élargi.» Autrement dit, la démocratisation de la violence rend plus difficile l'identification des vrais caïds. Des primodélinquants et même des mineurs se mettent parfois à attaquer une banque ou à commettre des actes ultra-violents.
La police avait par exemple été déroutée par l'exécution qui s'était produite en novembre à Lille-Fives, où un Marocain avait été abattu en pleine rue pour un différend lié aux stupéfiants.
Ces bandes existent bel et bien, composées le plus souvent de Gens du voyage ou de jeunes issus de cités sensibles. « Il y a aujourd'hui dans la métropole une centaine de personnes prêtes à monter sur des attaques de fourgons blindés », estime Joël Specque. Les groupes opérationnels sont composés d'hommes jeunes (de 20 à 25 ans), les chefs étant généralement plus âgés et moins actifs.
Ces bandes sont capables d'aller agresser des personnes âgées chez elles pour leur voler des bijoux, d'organiser du vol de fret, de braquer des banques ou d'enfoncer des distributeurs de billets. La contrebande de fausse monnaie ou le proxénétisme ne sont en revanche pas prisées dans la région.
Planques en Belgique.
Ces malfrats sont décrits comme « très mobiles » géographiquement, « expérimentés », et « parfaitement rodés aux techniques policières », et notamment en matière de police technique et scientifique.
« Il s'agit souvent d'équipes à tiroir et plus de bandes clairement constituées et hiérarchisées », souligne le lieutenant-colonel Jean-Michel Cédé, patron de la Section de recherches de Lille. Les truands jouent aussi avec la frontière belge, en allant dérober des grosses cylindrées ou en se constituer des planques outre-Quiévrain.
Plus globalement, la criminalité organisée ne se contente plus d'un territoire précis.
Certains travaillent même avec des « copains » de l'Ile de France ou du sud de la France